Résidente en EHPAD et missionnaire de l’évangile ?

Car, ici, les soixante sœurs de la communauté ont toutes vécu de plus ou moins longues années en terre étrangère, tel qu’en témoigne le trombinoscope affiché dans le couloir où figurent nos « terres de mission » respectives.
Dans l’enthousiasme de notre jeunesse, nous allions porter l’évangile aux quatre coins du monde. Un slogan nous mobilisait : « Marchez comme des évangiles vivants ! », il était de Marie de la Passion, notre fondatrice.
Nous allions découvrir ce qu’était : « évangéliser ».

Personnellement, j’ai vécu cinq ans au Liban, mosaïque de cultures et de religions : catholicisme décliné selon diverses traditions — maronite, grecque, syrienne, copte, melkite et j’en passe… — ; orthodoxie, pareillement irisée ; islam — sunnite, chiite, druze, alaouite etc.
Puis je suis partie en Malaisie/Singapour,où j’ai passé dix ans. C’est un pays cosmopolite composé de malais, chinois, indiens, eurasiens, occidentaux. L’Islam est religion d’État mais il y côtoie de nombreuses minorités : animistes, bouddhistes, hindouistes, bahaïstes, chrétiennes de diverses dénominations.
Enfin j’ai résidé quarante ans en France,dans une fraternité vivant au cœur d’une petite ville de banlieue parisienne fortement laïcisée, Cachan. Nous y partagions la vie simple des habitants du quartier et travaillions toutes professionnellement dans des associations à but éducatif, social ou sanitaire.
Au long de ce parcours, j’ai côtoyé de nombreuses cultures, toutes différentes de celle dans laquelle j’avais été élevée et j’ai essayé de marcher parmi elles « comme un évangile vivant ».
J’y ai découvert que, non seulement je m’efforçais d’évangéliser, mais que j’étais à mon tour évangélisée, dans ce sens que l’immersion dans ces divers univers civilisationnels changeait progressivement mon regard sur eux et m’amenait à relativiser mes certitudes.

Finalement, je me retrouve au Pays basque, à Cambo les Bains, dans une maison médicalisée, « Vieil Assantza ». Je n’y ai plus ni activités extérieures ni responsabilités. Atteinte par la maladie et la diminution de certaines de mes facultés, je suis devenue « résidente ». Je vis comme mes sœurs, dans la dépendance.

Je découvre une nouvelle culture: celle du vieillissement.
Elle est façonnée par la maladie et/ou le handicap. Chacune porte en son corps ou en son esprit les stigmates du vieillissement avec courage et en essayant de ne pas les faire peser sur les autres. Chacune fait l’expérience de la diminution progressive de ses possibilités, comme si son corps s’amenuisait pour laisser l’âme s’épanouir en se simplifiant.
Toutes familières de l’évangile depuis de longues années, nous appartenons à une culture commune, celle du charisme de l’Institut. Alors deux questions se posent.

Comment, dans ce contexte, évangéliser ?…

Sinon continuer à vouloir « marcher comme un évangile vivant ».
La base de toute évangélisation n’est-elle pas d’essayer de : «mettre ses pas dans ceux de Jésus » ? Or, il est écrit dans l’évangile, à propos de la rencontre de Jésus avec ses interlocuteurs: « L’ayant regardé, il l’aima ».
Évangéliser est devenu, pour moi, apprendre à voir en chaque sœur — quels que soient son handicap ou son comportement —une personne aimée de Dieu ; l’aimer inconditionnellement ; témoigner envers elle de l’amour du Père et de la « courtoisie » de Dieu, selon la voie franciscaine ; apprendre à « regarder et aimer » ; faire que, dans mon regard, ma sœur existe telle qu’elle est, ne se sentant ni exclue ni diminuée mais une personne à part entière, « en marche » en dépit du grabat qu’elle porte !
Mettre mes pas dans les pas de Jésus, c’est aussi : me libérer des préjugés, des stéréotypes, des réputations qui ne sont que des représentations subjectives, des « « images » or, l’autre n’est pas un produit de l’imagination… c’est une personne !Écouter et chercher à comprendre ; m’efforcer de la rencontrer, là où elle est —parfois très loin, parfois ailleurs —; penser qu’en dépit des apparences, Dieu seul connaît son cœur: comment saurais-je ce qui se passe entre elle et Dieu ?

… et comment me laisser évangéliser ?

Dans la diminution, la dépendance, les autres me renvoient à ma propre faiblesse et à ma vulnérabilité, petit à petit elles transforment mon regard. Ce qui les atteint peut m’atteindre un jour ou l’autre, sans préavis, je ne peux que m’en remettre à Dieu, dans la confiance. C’est la foi pure qui m’est demandée, avec l’amour !
Rencontrer l’autre dans la dégradation de sa santé, sentir que mes propres forces diminuent, me révèle que tout ce que j’ai pu faire jusqu’ici de beau et de bon pour les autres, n’était pas mon œuvre personnelle mais celle de Dieu à travers mon humanité et que, si celle-ci m’échappe, ce que Dieu a fait demeure. Et c’est source de paix.
Dans son évangile, saint Jean fait dire à Jésus : « Le Père et moi sommes un ; je suis dans le Père et le Père est en moi ; qui me voit, voit le Père ». Alors, il me faut « rendre à Dieu ce qui est de Dieu » dans ma vie. Et c’est source de sérénité.

Mais nous ne sommes pas qu’entre sœurs à Vieil Assantza, nous fréquentons au quotidien une autre culture : la culture des soignantes.
Elles nous côtoient au fil des heures et des jours : infirmières, aides-soignantes, personnes de service et d’entretien, veilleuses de nuit. Nos relations avec elles et entre nous peuvent être, pour elles, témoignage ou contre-témoignage évangélique. Elles sont rapides à le percevoir.
Par elles qui nous soignent et nous entourent —bien que la plupart du temps, nous ne connaissions pas leurs convictions religieuses —je me sens évangélisée tant elles sont porteuses d’attitudes de patience, de bonté, de gentillesse, de compréhension, de respect, de dévouement… dignes des Béatitudes !

Quant aux visiteurs de passage, familles et amis des résidentes, venus pour quelques heures ou quelques jours arpenter nos couloirs ou partager nos repas, lorsqu’ils remercient de l’accueil reçu, ils ajoutent souvent qu’ils ont été frappés par l’atmosphère de fraternité et de joie qui règne dans la maison. N’est-ce pas là un beau témoignage d’évangélisation collective, de « communauté en mission » ?

Brigitte de la Bouillerie fmm
Vieil Assantza–Cambo

 

 

 

Back to top