Une sacrée conversation... ou une conversation sacrée

 Une après-midi, lors de ma « retraite du mois », je suis allée au Jardin des plantes. Dans un coin tranquille, tout en contemplant la nature, je voyais une fillette aux longs cheveux blonds avec un petit sac en bandoulière, s’amuser à cueillir des fleurs, à regarder les canards, etc.

Après un instant, la fillette s’approche en me montrant une fleur dans sa main et une petite conversation suit :

« Tu vois ? » me dit la fillette, et le temps que je contemple la fleur elle ajoute : « Qu’est-ce que ça te dit ? »

« Qu’elle est belle et qu’il y a plein de belles choses dans le monde » lui ai-je répondu.

« Maman me mettait une fleur comme celle-ci dans mes cheveux » me dit-elle d’un air un peu triste, puis elle continua : « mais elle n’est plus. Maman n’est plus. » J’avais l’impression de marcher sur un terrain sacré. Il fallait que je sois accueillante mais discrète. Voilà comment s’est déroulée notre conversation :

La petite me dit : « Veux-tu me mettre cette fleur dans mes cheveux ? » Grâce à une pincette sur ses longs cheveux blonds, il m’était facile de la lui poser. Pendant cette petite opération je lui demandais quel était son prénom. « Sybille » me dit-elle. Puis touchant la fleur de la main elle ajouta : « merci, c’est comme ça que maman me la mettait, mais… maman n’est plus ».

« Tu habites où ? » lui ai-je demandé timidement.

« Là-bas, à côté du café, avec mamie. Mamie est très bonne mais elle souffre, elle est très vieille, elle a presque 50 ans » et après un moment de silence : « mamie me dit que maman est au ciel ». Puis, elle ajouta, « maman venait quelques fois à la maison, mais pas beaucoup. Elle disait qu’elle travaillait la nuit ».

« Tu as quel âge ? » lui ai-je demandé. « Dix ans depuis le 6 avril » me répondit-elle.

« Tu ne veux pas venir avec moi voir mamie ? » me demanda Sybille. « Je ne voudrais pas déranger ta mamie et peut-être ne souhaite-t-elle pas de visite », lui dis-je. « Elle sera très contente, viens ! » et me prenant la main elle me conduisit chez elle.

Sortant la clef de son sac, elle ouvrit la porte en disant d’une voix claire : « Mamie, je t’apporte des fleurs et une dame vient te voir. Regarde ! La dame m’a mis une fleur dans les cheveux ». Sybille fit la bise à mamie assise en fauteuil roulant avec une hémiplégie droite et à son tour, la dame me fit un grand sourire. Je me présentais et je lui dis le motif de ma présence, car elle pouvait se demander qui était cette intruse. Jetant son sac sur la table, Sybille, immédiatement, après qu’elle lui ait fait la bise et donné trois fleurs, arrangea le coussin derrière le dos de sa mamie et lui mit une couverture sur les genoux. « As-tu bu mamie ? » et sur la pointe de ses pieds, elle prit un thermos sur l’étagère disant : « mamie doit boire beaucoup ! »

La suite est dure, car je ne comprenais rien de ce que la mamie racontait. Je lui dis que je ne comprenais pas tout parce que je n’étais pas française. Sybille en revanche devinant tout, fit la traduction.

Jusqu’à l’âge de 18 ans la jeune maman était « bien » selon mamie, puis « elle me fut arrachée par un fainéant et elle se donna à une mauvaise vie ».

Sybille sortit d’un garde-manger deux morceaux de brioche, une pour mamie et une pour moi. Partageant ma part en deux, nous avons dégusté la bonne brioche fabriquée par Sybille et elle continua à traduire tout ce que mamie, née en 1966, me disait.

J’ai demandé à Sybille si elle allait à l’école. « Je ne suis pas allée cette année mais une dame qui vient voir mamie a parlé à une autre dame qui s’appelle ma sœur et bientôt j’irai à l’école ».

Je lui ai demandée ensuite, si elle connaît quelqu’un dans le jardin pour ne pas être seule chaque jour portant sur elle de l’argent pour les courses et la clef de la maison. Elle me répondit : « Jésus m’accompagne, n’est-ce pas ? » La mamie de Sybille doit être une femme de foi qui a le souci de l’éducation religieuse. Je compris que j’étais en terrain chrétien.

J’ai quitté mamie et Sybille avec au cœur un mélange de joie et de peine, leur promettant de revenir bientôt. En attendant je les glisse toutes les deux dans ma prière et les confie à celle de la communauté.

Les ayant rencontrées quelques jours plus tard, grande a été ma joie de voir qu’un frère de sa mamie, de 42 ans et sa compagne Caterina, italienne, sans enfants, très sympas tous les deux, vont accueillir Sybille dans leur foyer à Rennes où ils l’ont inscrite à l’école et que mamie sera dans une résidence médicalisée. Il a fallu, me disait Caterina, que la résidence se trouve prés de la maison, car Sybille dit : « J’irai tous les jours voir mamie ».

Merci de glisser vous aussi Sybille et mamie dans votre prière !

Sœur Teresita, Nantes

Back to top